02.03.2010

Prix unique du livre – Réponse à M. Philippe Nantermod

Le prix unique du livre est actuellement débattu au Conseil des Etat après avoir passé la rampe au niveau du Conseil National. Bien que le sujet soit très complexe, il n'est pas très difficile de comprendre les enjeux de ce débat.

Le livre n'est pas un bien de consommation courant. Il s'agit d'un bien culturel qui ne peut pas être soumis aux simples lois du marché. Si tel était le cas, à n'en point douter, nous verrions à termes la disparition d'un marché ô combien important en nous dirigeant vers une forme de monoculture. Est-ce bien la vision que souhaitent certains de mes collègues radicaux-libéraux ? Ce n'est en tout cas pas la mienne. Etre libéral au XXIe siècle, c'est défendre la diversité de l'offre, c'est défendre la liberté d'expression, c'est faire en sorte que tout le monde puisse s'exprimer et trouver dans l'offre qui lui est soumise le « produit » qui lui sied.

Aujourd'hui le marché du livre en Suisse est avant tout un marché d'importation. La qualité des services distribués, la qualité de l'offre tant quantitative que qualitative, le coût des charges dans notre pays (loyer et main d'œuvre) ont pour effet qu'il n'est tout simplement pas possible de pouvoir penser que le prix étranger puisse s'appliquer au taux de change du jour. Les dernières études démontrent que l'idée que la Suisse est un îlot de cherté est un mythe. Le pouvoir d'achat des helvètes est supérieur à celui de leurs voisins et il est démontré qu'une majoration de 20% sur le prix étranger n'est de loin pas scandaleuse. On relèvera ici, dans un autre domaine, les récentes déclarations du PDG de Swisscom qui subit des critiques du même ordre au niveau du tarif des télécommunications, tarifs qui au passage ne soulèvent pas les mêmes critiques de la part de M. Nantermod (voir son blog ici et ).


En l'absence d'une politique du livre dans notre pays, absence qui s'explique par notre système fédéral qui abrite sous le même toit 4 cultures différentes, et ne souhaitant pas que la branche du livre vive sous la perfusion constante de subventions fédérales, cantonales ou communales, la profession demande simplement que le prix du livre soit réglementé dans notre pays comme il l'est dans l'ensemble des pays qui nous entourent. Par une loi cadre qui fixerait les limites au niveau de la majoration des prix des livres importés, loi qui au passage ne coûterait rien aux contribuables au contraire d'une politique d'arrosoir qui impliquerait de lourdes subventions étatiques, nous pourrions ainsi préserver la qualité de l'offre et favoriser une politique du livre qui aurait pour but de donner l'accès au plus grand nombre à l'ensemble des livres qui sont publiés.

Il est totalement erroné de penser qu'il existe aujourd'hui une entente cartellaire au niveau de la diffusion et de la distribution des livres en Suisse. Ce sont les diffuseurs qui fixent les prix des livres dans notre pays en réglant leurs achats auprès des éditeurs étrangers dans leur monnaie de référence. Les politiques menées par les principaux acteurs du marché sont indépendantes l'une de l'autre et il n'y a pas d'entente entre eux. Chacun est libre de fixer le prix qu'il souhaite et pour s'en assurer il suffit de se rendre dans n'importe quelle librairie. Au surplus, on notera ici que la majoration des prix en Suisse n'a pas pour effet que les Suisses achètent moins de livre que leurs voisins. Bien au contraire. Les Suisses romands lisent, selon les dernières statistiques, 3 fois plus que les français. La majoration de prix effectuée bénéficient à toute la branche puisque cela permet ensuite aux librairies de pouvoir couvrir leurs charges (loyer, charges salariales) et de maintenir leur enseigne. A ce jour, si certains grandes chaînes de librairies peuvent baisser les prix, c'est simplement que les conditions commerciales qui leurs sont offertes leurs donnent plus de marge leur permettant ainsi de « casser » les prix des bestsellers. Par cette politique, politique d'appel par excellence, ils peuvent ensuite vendre au tarif plein sans aucun discount la grande majorité des autres livres qui ne sont pas des best. En l'absence de loi cadre sur le prix du livre, on assistera forcément à une diminution des points de ventes, et par conséquences, à un appauvrissement de l'offre qui aura pour effet de « tuer », à termes, l'édition romande qui (sur)vit, en partie, grâce à la diversité des points de ventes.

Le monde de l'édition vit parallèlement à ce débat une nouvelle mutation technologique. Avec l'ère du numérique, il sera bientôt possible de choisir entre la version numérique d'un livre et sa version papier. Les premières expériences ont été entreprises aux Etats-Unis et nous pouvons déjà aujourd'hui en tirer quelques leçons.

En premier lieu, le livre numérique ne doit pas être vu comme un concurrent du livre papier mais bien comme un complément. Dans ce sens, il est faux, de mon point de vue, de penser que le livre papier est voué à disparaître au profit du ebook ou du tout numérique. Nous sommes face à un marché qui trouve de nouveaux débouchés mais en aucun cas à une mutation telle que le livre traditionnel va disparaître. En second lieu, si nous prenons l'exemple d'Amazon qui a lancé en grande pompe son Kindle l'année passée, on remarquera qu'ils sont revenus sur leur politique tarifaire. Aujourd'hui se sont les éditeurs qui fixent le prix de leurs livres numériques et Amazon travaille comme n'importe quel diffuseur en prenant une marge sur le livre numérique vendu. Amazon n'est donc pas libre de fixer le prix des livres. En troisième lieu, la politique constatée est que les livres numériques seront environ 20% meilleur marché que les livres papier. Cela s'explique pour la simple et bonne raison que grâce aux nouvelles technologies les éditeurs peuvent dès lors se passer des charges d'impression et de reliure, charges qui augmentent bien entendu le prix de revient des livres. Mais il faut savoir que le traitement des fichiers qui permettent de réaliser un livre numérique est plus complexe et donc plus onéreux. Dans ce sens, si on va certes assister à une baisse du prix du livre dans sa version numérique par rapport à sa version papier il est totalement inexact de penser que les prix vont drastiquement chuter. Dans tout les cas, et les Etats-Unis en sont le meilleur exemple, le prix du livre numérique sera fixé par les éditeurs et non pas par les diffuseurs numériques tels qu'Amazon ou encore Apple avec son Ipad.

Le livre est, à n'en point douter, à l'aube d'une profonde mutation au niveau de son support grâce au techniques numériques sans parler ici des progrès de l'impression numérique qui permettent aujourd'hui de procéder à des tirages à la demande (print on demand) faisant ainsi disparaître la notion d'épuisé. Si les acteurs sur le marché du livre doivent impérativement prendre en compte ses mutations, il n'en demeure pas moins que le livre, qu'il soit papier ou numérique, reste un bien particulier. Si l'on souhaite conserver la plus large diversité tant au niveau de la création littéraire qu'au niveau des livres publiés, c'est bien en fixant dans la loi des règles claires et égales pour tous que nous pourrons maintenir une offre la plus large possible qui satisfasse l'ensemble des lecteurs. Ainsi, on ne réduira pas de manière trop simpliste la marché du livre à l'unique marché des bestsellers qui représente au grand maximum 1% de la production littéraire annuelle.

 

 

Commentaires

On parle, dans ce cas; écrit selon le siège sur lequel on est assis

Ecrit par : Charly Schwarz | 02.03.2010

Vous avez raison de défendre le livre, cher Yvan, et vous le faites très bien. La diversité, la singularité, la différence (que représente, par exemple, la littérature romande) doit être âprement défendue — surtout contre ceux, comme M. Nantermod, qui n'y connaissent rien.

Ecrit par : jmo | 02.03.2010

Cher Charly,

Il est clair que je sais de quoi je parle contrairement à d'autres. La politique c'est aussi parler de manière concrète et connaître les problèmes et les sujets dans le fond. Pour une fois que le livre intéresse les politiques, je ne vais quand même pas me priver de remettre les points sur les i.

Amitiés.

Ecrit par : Ivan Slatkine | 02.03.2010

Cher M. Slatkine,

C'est avec plaisir que je vous ai aussi répondu sur mon blog (http://philippenantermod.blog.24heures.ch/archive/2010/03/03/prix-unique-du-livre-reponse-a-yvan-slatkine.html)

Je pense que c'est précisément parce que vous êtes éditeur que vous ne pouvez avoir l'objectivité nécessaire dans ce débat. Tous les corps de métiers défendent leur secteur et le considèrent si différent qu'il mérite des droit exceptionnels... C'est de bonne guerre.

Meilleures salutations,

Philippe Nantermod

Ecrit par : Philippe Nantermod | 03.03.2010

Le livre est mort. Vous perdez votre énergie à vouloir faire changer des lois. Plus personne n'a de cassette audio à la maison. Plus personne n'utilise de cassette vidéo dans un lecteur VHS. Les vendeurs de musique dans la rue disparaissent les uns après les autres. Les loueurs de DVD font de même. Il faut être un peu aveugle pour ne pas apprendre des erreurs du monde de la musique et du monde de la vidéo. Le web et les nouveaux moyens de consommer ont et vont encore bouleverser pas mal de domaines. A mon avis tous les intermédiaires classiques qui n'ajouteront pas de valeur sont amenés à disparaître.

On parle de nouveaux médias, mais pour les jeunes générations, ils ne savent même pas ce qu'étaient les anciens médias. Ils sont nés avec ces médias électroniques, ils baignent là-dedans. Dans certaines universités, ils ne vendent même plus de livres, ils offrent ou proposent des livres électroniques lorsque les étudiants commencent leurs études.

Peut-être qu'il restera une personne qui vendra encore des livres dans le futur comme c'est le cas dans certaines grandes villes où les vieux de la vieille peuvent encore écouter et acheter des vinyls. Pour les autres, mettez votre énergie ailleurs et observez ce qui s'est passé depuis dix ans dans la musique. Ceux qui n'ont pas voulu voir venir se mordent les doigts aujourd'hui. Ne faites pas la même erreur et dépêchez-vous de prendre le train en marche, car il ne s'arrêtera plus.

Ecrit par : Frédéric Sidler | 05.03.2010

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